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Le nom sur le bout de la langue

« Nous quittâmes l’Eure et la rive de l’Avre. J’avais deux ans. Nous déménageâmes en Normandie, au Havre. Le port, la ville commençaient à se construire. Nos chambres donnaient sur des ruines sans fin au bout desquelles on percevait la mer.
Ma mère se tenait toujours à l’extrémité de la table à manger, le dos à la porte de la cuisine. Brusquement, ma mère nous faisait taire. Son visage se dressait. Son regard s’éloignait de nous, se perdait dans le vague. Sa main s’avançait au-dessus de nous dans le silence. Maman cherchait un mot. Tout s’arrêtait soudain. Plus rien n’existait soudain. […]
Nous étions nous-mêmes sur le bord de ses lèvres. Nous étions aux aguets, comme elle. Nous l’aidions de notre silence – de toute la force de notre silence. Nous savions qu’elle allait faire revenir le mot perdu, le mot qui la désespérait. Elle hélait, hallucinée, sa masse vacillante dans l’air.
Et son visage s’épanouissait. Elle le retrouvait : elle le prononçait comme une merveille. C’était une merveille. Tout mot retrouvé est une merveille. »

Pascal QUIGNARD, Le nom sur le bout de la langue ©POL, 1993. Citation extraite du volume Folio, pp. 55-62.