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Chêne et chien

« Ma mère m’emmenait parfois à Sainte-Adresse
dans une voiture à cheval.
On buvait du cidre, on mangeait de la crevette
dans un restaurant près du phare.

Elle m’emmenait également en vacances
à Orléans, aux Andelys
où successivement habita-z-une tante
qui me traitait comme un fils.

Le sien – (de fils) – Albert – inventait mille adresses
pour me distraire un petit-peu :
élevait des poissons ; dressait une levrette ;
apprivoisait un écureuil ;

faisait chanter un merle ; associait des substances
pour que vire le tournesol ;
photographiait ; peignait ; faisait sécher des plantes ;
chantait ; tapotait des accords ;

rimait ; cyclait ; dansait, mais toutes ces prouesses
me fichaient dans l’humilité
Pour la première fois, en buvant des cerises
à l’eau-de-vi’, je me saoûlai.

C’était aux Andelys, je crois, et ma famille
me regardait fort amusée.
Elle ne pensait pas qu’un jour mes fortes cuites
la feraient un peu déchanter.

Je ne décrirai point mon immense tristesse
lorsqu’il nous fallait revenir :
seul, un jour, un potiron sur une brouette
réussit à me faire rire. »

Raymond QUENEAU, in Chêne et chien © Gallimard, 1952. Citation extraite du volume Poésie/Gallimard, p. 43. www.gallimard.fr